GUELPA Irminsul - L'Arbre du Monde des Saxons




IRMINSUL

L'ARBRE DU MONDE DES SAXONS


Patrick Guelpa 

Maître de Conférences habilité à l’université Charles de Gaulle-Lille III

Spécialiste de la littérature islandaise


Introduction

Qui étaient les Saxons ? En fait, les Saxons ne sont pas les Saxons ! Les descendants des Saxons de l’Histoire ne sont pas les Saxons d’aujourd’hui, les habitants du Land de Saxe (Sachsen). Ce sont les habitants du Land de Basse-Saxe (Niedersachsen). Donc les Saxons qui nous intéressent ici sont les ancêtres des habitants de la Basse-Saxe.

Irminsul, mot qui se retrouve en vieux-saxon et en vieux-haut-allemand, signifie « énorme colonne ». Il se rencontre dans les annales franques à propos de la campagne de Charlemagne contre les Saxons en 772, année où l’empereur s’empara de la forteresse d’Eresburg et la détruisit.

Irminsul, Sanctuaire des Saxons païens ; détruite lors de la campagne de Charlemagne de 772 contre les Saxons après la prise de l’Eresburg. L’Irminsul avait la forme d’un tronc d’arbre qui ressemblait à une colonne et représentait sans doute la colonne cosmique qui soutient la voûte céleste. [1] (Citation du Meyers Enzyklopädisches Lexikon)

C’est Ptolémée d’Alexandrie qui mentionne les Saxons pour la première fois vers 150 ap. J.-C. et il les situe « sur la nuque de la péninsule des Cimbres » [2], qui pourrait être la partie occidentale du Holstein. [3]

Ils ne constituent pas une tribu, mais leur nom « s’applique à des compagnonnages comparables au comitatus du temps de Tacite. Les auteurs classiques parlent des Saxons en des termes qui évoquent pour nous les manières des Vikings. Les Saxons étaient des pirates qui infestaient la Mer du Nord et la Manche ; pour se protéger contre eux, les Romains ont dû créer le litus saxonicum « littoral saxon »), que précisément l’on peut comparer au système de défense institué par Charlemagne, quelques siècles plus tard, contre les incursions des vikings. » [4] Alors que dans le cas des Francs on est dans l’impossibilité de dire si leur nom provient de leur arme (la framée) ou bien si le nom de l’arme est à l’origine du nom de la tribu, pour les Saxons, il semble que l’arme soit l’éponyme. [5]

On peut fixer grosso modo les limites du territoire des Saxons à l’époque de Charlemagne : entre le VIe et le Xe siècle, les Saxons occupent une vaste portion de la Germanie entre l’Elbe et le Rhin allant jusqu’au centre des Pays-Bas.


Irminsul, l’Arbre du Monde des Saxons ?

On a voulu voir dans le premier élément du mot, Irmin-, le nom d’un dieu germanique, Hirmin ou Irmin vénéré par la peuplade des Herminones dont nous parle Tacite (Cf Germania, chapitre 2) et correspondant au germanique *Tiwaz (vieux-haut-allemand Ziu/vieil-islandais Tyr), mais la philologie rend nettement plus probable l’interprétation d’« énorme colonne ». [6] Les (H)erminones, à en croire Jan de Vries, auraient « certainement joué un rôle considérable […] dans la création du peuple saxon. » [7]. Adam de Brême, archevêque de Hambourg et responsable de la christianisation du Nord, écrit vers 1080 à propos du grand temple païen d’Uppsala, en Suède :

Près de ce temple se trouve un arbre gigantesque qui étend largement ses branches ; il est toujours vert, tant en hiver qu’en été. Personne ne sait quelle sorte d’arbre c’est. [8]

L’image de l’Arbre du Monde en milieu germanique réapparaît en Scandinavie dans la mythologie nordique avec Yggdrasill, le frêne cosmique et dans le sud de la Germanie chez les Saxons, dont Widukind nous dit qu’une colonne en l’honneur de Mars a été érigée pour célébrer la victoire sur les Thuringiens. [9]

On sait que l’Arbre cosmique de la mythologie nordique, Yggdrasill, est un frêne (Edda en prose de Snorri Sturluson : Gylfaginning chap. 19 et 47, Edda Poétique : Grimnismâl 29-30, Völuspà 47), mais on a pensé aussi à un if [10] ou à un chêne (cf. Adam de Brême [11]). Le chêne symbolisait aussi la religion païenne des anciens Germains du continent, donc des Saxons, et il est fort probable qu’Irminsul ait été un chêne, vu que Simek parle du

chêne abattu au début du VIIIe siècle à Geismar par le missionnaire Saint Boniface [la scène se passe en 723 ; ce chêne, consacré à Donar = Thorr, se trouvait dans les environs de Geismar, près de Fritzlar [12], en Hesse et à mi-chemin entre Fulda et Paderborn ] et qui était désigné sous le vocable de rubor Jovis (chêne de Jupiter = Thorr). On suppose qu’il était consacré à Thorr. Autrement, le chêne chez les anciens Germains n’était nullement l’ «arbre sacré » ainsi que des ethnologues modernes ont voulu le faire croire ; [13]

L’image de l’arbre est éloquente : le monde est figuré par cet arbre qui en constitue le centre. Néanmoins on pourra trouver quelque peu abusive l’affirmation de Régis Boyer :

Cette représentation, extrêmement solide dans les mentalités indo-européennes, se retrouvera, comme on le sait, à l’époque chrétienne, dans la croix du Christ. [14]

A notre avis, la croix du Christ n’a rien à voir avec cette représentation. De toute façon, l’historicité d’Irminsul ne fait pas de doute. Quant au rôle qu’elle jouait, on ne s’avancera pas trop en disant qu’elle était un symbole fort du culte païen, mais les détails nous échappent. A propos du lieu où se trouvait l’Irminsul abattue par Charlemagne, plusieurs hypothèses ont été émises.


Où se trouvait Irminsul ?

La localisation d’Irminsul n’est pas sûre. Quatre sites se font concurrence, tous situés dans l’actuel Land (région de République Fédérale d’Allemagne) de Basse-Saxe (Niedersachsen), dans un rayon de 30 km au nord-est, à l’est et au sud-est de Paderborn. [15]

— Il y a tout d’abord Obermarsberg (entre Marburg et Paderborn). D’après les témoignages concernant la mission de Saint Boniface (en allemand : Winfrid ou Wynfrith) au VIIIe siècle dans les environs de Fulda, en Hesse, l’Irminsul aurait été située à proximité de la forteresse d’Eresburg (ou : Erisburg), détruite en 772 par Charlemagne comme nous l’avons noté supra, près d’Obermarsberg. Saint Boniface aurait été actif à Christenberg, à 15 km au nord-ouest de Marburg, à proximité de Münchhausen.

Une reproduction d’Irminsul se trouve dans l’abbatiale d’Obermarsberg. Jadis, c’est là que se trouvait l’Erisburg détruit par Charlemagne. [16]

Il n’existe pas de témoignages archéologiques en faveur de cette localisation et nous ne disposons pas non plus d’attestations écrites.

— Ensuite, d’après d’autres sources, Irminsul aurait été située dans la forteresse celte d’Iburg [17], à Bad Iburg, près de Bad Driburg (dans le Teutoburger Wald, à quelque 10 km au sud d’Osnabriick). Là encore, les preuves archéologiques ou scripturaires font défaut. [18]

—   Un autre site serait également l’emplacement véritable d’Irminsul : le Bollerborn, source    autrefois intermittente aux environs d’Altenbeken, à côté de Bad Driburg.

Nous ne disposons de rien de solide qui puisse étayer cette hypothèse. Ces trois localisations ne nous sont connues que par des légendes.

— Enfin, d’autres sources la situent près de Horn, dans les Externsteine, toujours dans le Teutoburger Wald, à 7-8 km au sud-est de Detmold. Mais là, nous avons un point d’appui concret. Les Externsteine sont un ensemble de rochers en grès aux formes impressionnantes et dans lesquels sont ciselées des gravures rupestres. Certains rochers atteignent une hauteur de 38 mètres. On suppose qu’il s’agissait d’un sanctuaire païen, les Germains étant connus pour célébrer leurs divinités en plein air, notamment dans des bosquets, sur des collines ou sur des rochers. Cette fois, nous possédons des indices épigraphiques puisque sur l’un de ces rochers figure un bas-relief représentant le Christ mort et descendu de la Croix. [19]


Les Externsteine


Le bas-relief :  l'Irminsul s'incline devant le Christ


Nous n’avons aucune certitude relative à la localisation exacte d’Irminsul, plus exactement, de l’Irminsul détruite par Charlemagne en 772. Deux raisons plaident en faveur du site des Externsteine :

—  Le cadre naturel grandiose qui se prêtait sans doute bien à un culte païen, les Germains ne semblant pas avoir eu de temples.

Le bas-relief qui figure sur l’un des rochers mérite réflexion. Nous nous inspirons ici de Wolf-Dieter Schröppe [20], qui donne les explications suivantes : Walther Matthes émet l’hypothèse selon laquelle la première fondation de monastère sur le sol saxon aurait été effectuée à proximité des Externsteine par des moines venus de Corbie (Picardie) au début du IXe siècle [21]. Le bas-relief daterait de cette époque :

L’importance de la localité où a été fondé le monastère, l’importance du bas-relief et de son contenu sont compréhensibles si l’on tient compte des personnalités et de l’époque. C’était la première tentative pour fonder un monastère considéré comme base d’expansion de la nouvelle religion dans le pays. Ce furent des moines de Corbie qui s’y établirent en 816, qui y demeurèrent jusqu’en 822, et qui commanditèrent l’exécution de ce bas-relief. [22]

Wolf-Dieter Schröppe redonne la parole à Walther Matthes :

C’était tout de même inhabituel qu’une éminente œuvre d’art plastique qui traduit un événement de l’histoire chrétienne du salut soit placée sur la paroi d’un énorme rocher dans un endroit montagneux inhospitalier. Ce projet qui semble à première vue énigmatique peut cependant se comprendre si on le voit comme une partie des mesures censées transformer un important sanctuaire rocheux païen en lieu de culte pour la Saxe christianisée après la soumission des Saxons. [23]

Wolf-Dieter Schröppe fournit ensuite des arguments qui paraissent convaincants :

L’origine des personnalités qui agissent ici, le comte Wala (qui sera plus tard moine de l’abbaye de Corbie) et de l’abbé Adalhard, est finalement censée attester l’importance de ce site et de sa fonction. Adalhard, directeur du monastère franc de Corbie sur la Somme, était cousin de Charlemagne. Le comte Wala, sur l’initiative duquel le monastère fut fondé près des Externsteine et qui commandita le bas-relief, était un demi-frère d’Adalhard. Significativement, la mère de Wala était une noble saxonne, "de sorte qu’il avait par nature de bonnes relations avec les Saxons vaincus auprès desquels il était extraordinairement populaire". De plus, l’empereur Charles avait nommé Wala ambassadeur plénipotentiaire pour les affaires de Saxe. [24]

Nous serions donc fondés à penser que l'Irminsul détruite par Charlemagne en 772 était située dans les Extemsteine. Mais nous ne pouvons absolument pas exclure le site d’Obermarsberg an der Diemel (Obermarsberg sur la rivière Diemel), qui est le mieux en accord avec les sources médiévales. [25]


Quelle était la fonction d’Irminsul ?

* Un symbole de fécondité  :

Une source Internet nous renseigne [26] :

Elle est le monument de la loi fondamentale de ce monde et incarne aussi bien le signe masculin des cornes de bélier que le signe féminin du berceau, reliés entre eux par le signe du destin, un serpentin. Elle atteste que toute vie porte en elle-même le fait de devenir et de périr [Nous rectifions ici vergeben, qui veut dire pardonner, en vergehen, qui signifie périr). Nous avons connaissance de la destruction d’une Irminsul lors des guerres que Charlemagne a menées contre les Saxons. Sur le bas-relief des Externsteine il y a également une Irminsul de gravée. Seulement, conformément aux idées des chrétiens convertisseurs, elles est renversée et on voit qu’elle sert d’escabeau au Christ.

Le moine Rudolf de Fulda a fourni une description d’un de ces sanctuaires des Germains en 850 : Ils vénéraient un tronc qui n'était pas de petite taille et qu'ils avaient mis debout à la verticale en plein air. Ils l’appelaient dans leur langue Irminsul. En outre, le moine indique immédiatement également le nom latin : Universalis columna quasi sustinans omnia, c’est-à-dire une ‘colonne universelle qui soutient quasiment tout’.

Ce site montre la reproduction d’une Irminsul. On s’accorde généralement à dire que le mot Irmin en lui-même ne désigne pas un dieu particulier, même si les Saxons vénéraient plutôt *Tiwaz/Ziu/Tyr (Cf. Jan de Vries). Il s’agirait en fait d’une colonne universelle symbole de victoire. De toute façon, cet arbre ou cette colonne faisait l’objet d’un culte et c’est justement dans la perspective d’un culte de dieux-poutres qu’il faut replacer ce phénomène d’adoration chez les Saxons. Cette forme d’adoration est l’une des mieux attestées chez les Germains. L’archéologie nous renseigne bien à ce sujet : les Germains de l’âge du bronze vénéraient des poutres érigées au milieu de tas de pierres.

Voici ce qu’écrit Rudolf Simek à propos des « dieux poutres » :

La vénération de dieux-poutres ou sous forme de poutres est l’une des plus anciennes formes attestées de la croyance aux dieux. Dès l’âge de pierre européen, mais aussi chez les Germains de l’âge du bronze on vénérait des poutres dressées dans des tas de pierres. De l’âge du fer nous sont conservés des dieux-poutres anthropomorphes. Ce sont des poutres ou des branches fourchues pouvant atteindre un mètre de hauteur et pourvus de traits humains grossièrement façonnés ; nous trouvons ce genre de dieux-poutres aussi bien en Allemagne qu’au Danemark et en Angleterre. Les statues des dieux de la fin du paganisme sont appelées « idoles » de bois dans les sources chrétiennes ; c’est le cas par exemple de la statue du dieu (voir Freyr dans le Gunnarthattr helmings).

On a voulu voir l’origine de cette vénération des poutres au sens strict d’une part dans un culte phallique, lequel ne devait pas jouer un rôle important chez les Germains, d’autre part dans un culte archaïque de l’arbre ou bien dans les conceptions peut-être voisines de la colonne cosmique (-> Irminsul). [27]

Les Scandinaves de l’époque viking ne gravaient-ils pas les figures de leurs dieux sur les montants du haut-siège, c’est-à-dire sur le siège d’apparat du paysan-libre-propriétaire ?

Toujours est-il qu’on peut très bien supposer un culte phallique (attesté par certaines sagas du XIIe siècle, tels que le Völsathâttr [28] dans la Saga de Saint Olaf et par la description que fait Adam de Brême du dieu Fricco, vénéré avec Thor et Wodan, représenté cum ingenti priapo : « avec un énorme phallus ». [29] Ce type de culte phallique, attesté également par les innombrables pierres levées de l’âge du bronze dans le Nord de la Germanie, relève bien de la religion païenne où la troisième fonction, celle de fécondité, semble tout à fait primordiale. On peut donc penser qu’Irminsul remplissait le rôle de symbole religieux païen et représentait la fécondité, rôle majeur chez les Germains ainsi que l’atteste l’importance de la famille des Vanes chez les dieux Scandinaves.

* Un symbole fort du paganisme exploité par certains idéologues d’extrême-droite. 

Wilhelm Langewiesche [30], à propos des Externsteine, est d’avis que ce site tout à fait singulier serait, d’après les résultats des investigations les plus récentes, un lieu de culte bien antérieur à l’ère chrétienne. Il aurait occupé une place centrale il y a plusieurs centaines de milliers d’années dans la religion de l’humanité et aurait été le théâtre d’un culte solaire et de la fécondité.

Irminsul serait donc au centre d’un culte solaire. Wilhelm Langewiesche ajoute que la tradition populaire et d’éminents chercheurs comme Schuchardt [l’auteur ne précise pas le prénom, si bien que nous sommes dans l’impossibilité de savoir de qui il s’agit !] ont considéré à bon droit que le site d’Irminsul se trouve dans les Externsteine. Mais il précise que cette Irminsul n’était pas comme on le suppose généralement, une poutre dressée artificiellement, mais selon toute vraisemblance, dans un ensemble de trois rochers, l’élément central ressemblant à une colonne, à une poutre ou à un tronc d’arbre (latin truncu), c’est-à-dire une Troja dans le langage scientifique. En regardant du côté du soleil levant, la tête du rocher comporterait nettement les traits de sphynx d’un visage d’homme à l’air sérieux qui serait alors Irmin ou Ymir [31] (le géant hermaphrodite à l’origine du monde dans la mythologie nordique). C’est dans cette tête d’Ymir que se trouverait la halle servant au culte dite sacellum, sanctuaire solaire ou halle céleste avec son trou du soleil orienté exactement vers le point de l’horizon où s’élève le soleil du solstice d’été. Ce rocher a la forme d’une poutre ou d’un phallus. Mais Irminsul ne désigne pas seulement le sanctuaire détruit par Charlemagne, mais sert, au sens figuré, d’expression technique désignant des représentations arborescentes plus ou moins stylisées, symboles de souveraineté, de fécondité ou plus généralement symbole du salut ou de l’arbre de vie. [32] Sur ce terrain, nous suivons W. Langewiesche.

Le rocher des Externsteine n’en demeure pas moins énigmatique. Le bas-relief de la Descente de Croix est assez impressionnant par sa taille (5m x 3,60m). On y découvre un personnage généralement interprété comme étant le Nicodème de l’Evangile. Il piétine l’Irminsul, il vient de détacher le Christ de la Croix et le confie à la Vierge Marie. Pour W. Langewiesche, il est clair que ce bas-relief signifie le renversement de l’Irminsul et la confiscation par le christianisme d’un ancien site cultuel païen. Il note qu’on peut découvrir au-dessous du bas-relief des traces d’un travail plus ancien sur la pierre. Ces vestiges ont été rendus quasi méconnaissables par les intempéries et sont séparés du bas-relief par une arête horizontale. On s’est interrogé sur ce travail et on l’a généralement interprété comme la représentation d’un couple humain préhistorique enlacé par un dragon démoniaque. On a voulu y voir Adam et Eve, sans doute pour signifier la différence entre chute et Rédemption dans le sens chrétien. Mais il est curieux de voir que cet Adam semble porter un casque. Langewiesche est d’avis que ce travail du bas-relief est une commande passée sous le règne de Louis le Pieux (814-840) et que le site a été exploité ou manipulé par les chrétiens pour dissimuler le passé païen. Ceux-ci auraient tenté de prouver que le bas-relief a été béni par l’évêque de Paderbom en 1115, tout cela à la seule fin de cacher au public l’âge véritable de ce dispositif inséré dans le roc par les hommes il y a au moins 3000 ans, et d’occulter ainsi le fait qu’il était utilisé à des fins cultuelles avant le christianisme. Pour W. Langewiesche, il s’agissait de donner l’impression qu’il a fallu attendre le christianisme pour qu’existe en ce lieu la civilisation et l’adoration. Et de citer certains auteurs qui auraient tenté maladroitement de cacher le passé païen.

A quoi l’on peut rétorquer que la vérité historique, à savoir l’utilisation cultuelle de ce site bien avant le christianisme, ne porte aucun préjudice à celui-ci ! Mais Langewiesche s’acharne contre le christianisme en accusant ses défenseurs d’avoir profité de toutes les occasions pour interpréter les faits en faveur de leur religion. Et de dénoncer ce qui est sans doute une conclusion hâtive, sinon abusive : le site, avec ses grottes, ressemblerait au Saint Sépulcre à Jérusalem. Il semble avéré grâce aux méthodes modernes d’investigations que ce site comporte des traces de travaux bien antérieurs au christianisme. A notre avis, il n’y a pas de doute à ce sujet. Certains chercheurs (Hermann Teudt) sont convaincus que la halle cultuelle (accessible par une formation rocheuse en forme d’escalier et un pont artificiel, et dont le plafond est en grande partie effondré, a servi d’observatoire solaire ou astronomique. Une niche en plein cintre située à hauteur d’homme comporte un trou circulaire qui capte le point du soleil levant le jour du solstice d’été. Ici, il est difficile de supposer une influence chrétienne. De plus, à gauche de l’escalier taillé dans le roc, se trouve un énorme bas-relief qui semble représenter un crucifié, mais les traces des travaux ont été analysées et font remonter cet ouvrage à la fin du paléolithique. Il s’agirait donc d’un dieu solaire qui meurt chaque année pour renaître au printemps : religion naturelle païenne (Hermann Wirth).

On pourra taxer d’imagination, voire de divagations pures certains développements comme le suivant qui consiste à examiner les vues d’un autre chercheur, Otto Hantl, lequel croit déceler dans les figures des gravures rupestres ou simplement dans leurs formes les mythes fondateurs des anciens nordiques qu’on trouve dans les Eddas. Mais ce qui est plus inquiétant : Langewiesche utilise la paronymie Ymirsul (« colonne d’Ymir »)/Irminsul (« colonne d’Irmin ») pour suggérer de très anciennes relations. Notre ignorance en cette matière plus que dangereuse qu’est l’étymologie nous commande la plus grande réserve. En   revanche,   on   pourra   trouver   séduisants   les rapprochements suivants suggérés par l’auteur :

On lit déjà dans un texte cunéiforme des Assyriens qu’une colonne céleste aux branches saillantes se trouve sous l’étoile polaire. Les Grecs appelaient stèle boreios (« colonne du Nord ») cet arbre cosmique qui porte le firmament. Celle-ci serait située sous l’étoile polaire, unique point fixe autour duquel tournerait l’ensemble de la voûte céleste. 

Le géant Atlas, dont le père Japhet résidait, selon les Grecs, « à l’extrémité de l’Océan », donc de la mer du Nord, était censé soutenir le ciel : il était le soutien du ciel. Il n’y a aucun doute sur le fait que le symbole de l’axis mundi, avec ses branches en saillie, bien qu’on le trouve aussi en d’innombrables variantes dans le sud, ne peut être né que dans le nord de l’Europe, car il représente le soutien céleste qui s’élève jusqu’à l’étoile polaire. C’est ainsi qu’Hermann Wirth écrit : « Ce tronc avec une traverse supérieure posée de biais était pour les peuples de l’Antiquité tout bonnement le symbole du Nord. » Dans les Externsteine, il se pourrait qu’il y ait un rapport entre l’effondrement du plafond de la salle cultuelle qui servait à observer le solstice d’été et la destruction historiquement attestée du « sanctuaire des Saxons » par Charlemagne en 772. On peut d’ailleurs aujourd’hui encore voir les trous provoqués par les clavettes qui servaient à faire éclater la roche. Cette manière de procéder correspondrait aux consignes données dans l’Ancien Testament pour abattre les sanctuaires ennemis contenant des colonnes. Il est possible qu’il ait existé à d’autres époques d’autres colonnes en d’autres lieux qui auraient eu d’autres contenus symboliques.

On sait que Tyr est l’ancien dieu du ciel, de la guerre et de la lumière, détrôné par Odin à l’époque viking. Or selon un site internet [33], nous rencontrons Tiuz [Nous ne connaissons pas cette forme; ce que nous connaissons, c’est Tyr, la forme indo-européenne restituée étant *Tiwaz, non attestée, et la forme anglo-saxonne Tiw, ainsi que celle du vieux-haut-allemand, restituée en lui appliquant la seconde mutation consonantique : Ziu ou sa variante Zio. Tyr est la forme attestée en « vieil-islandais »] dans Irminsul. A l’occasion de divorces, Widukind de Corvey fait état vers 530 d’un monument des dieux situé au bord de l’Unstrut (affluent de la rive gauche de la Saale). Ce monument était en fait une colonne, Irminsul. Irmino serait Tiuz. En Westphalie, sur la colline de l'Eresberg, il y avait un sanctuaire, un bosquet et également un Irminsul que Charlemagne fit détruire en 772. Le Er de Eresberg équivaudrait à Tiu.

Or, dans l’interpretatio romana, *Tiwaz/Ziu (« Tiuz » !)/Tyr, passant de la première fonction, celle de souveraineté (dieu du ciel et de la lumière, trônant sur les nuées), à la seconde, devenant ainsi un dieu de la guerre, a été comparé à Mars par les Romains. Cela nous donne pour Eresberg (= « Mont d’Ares ») ; en germanique, la métaphonie par i, anticipation de fermeture, transforme a en e : Ares est devenu Eris, puis Eres. Nous avons donc « Mont d’Ares », c’est-à-dire de Mars. Rappelons que le nom du mardi en Bavière est Ertag – «jour d’Ares» et qu’en nouveau-haut-allemand, id est en allemand moderne, c’est Dienstag = «jour de Tyr», dont le nom subsiste aussi dans l’anglais moderne Tuesday [34] Selon l’historien grec Procope, au VIe siècle, Tyr était encore le dieu suprême des Scandinaves, car il n’avait pas encore été évincé par Thorr et Odin. On comprend mieux pourquoi l’un des endroits qui revendiquent le site original de l’Irminsul ait pour nom Marsberg ou Obermarsberg.

La Promesse Baptismale Saxonne (formule de renonciation au démon) du IXe siècle fait mention d’un certain Saxnôt. Il serait l’ancêtre éponyme des Saxons et le sens de ce mot (« ami des Saxons » ou « compagnon de l’épée ») n’a ici aucune importance. « Saxnôt est cité dans une triade de dieux au côté de Thorr et Wodan; ce devait donc être un dieu important ; » (R. Simek, op.cit., p.291). Saxnôt pourrait être identique à Tyr/Ziu. Tyr étant un « signe céleste » dans le Poème Runique anglo-saxon (composé vers 775) qui « toujours sur sa route au-dessus de l’obscurité de la nuit ne nous induit jamais en erreur ». Nous voici donc revenus à l’étoile polaire, qui nous indique le chemin.

Il nous faut mentionner un site internet [35] encore plus sujet à caution, mais qui fournit certains détails intéressants pouvant étayer une hypothèse quant à la fonction des diverses Irminsul :

Ce chercheur nous dit que :

l’une des plus anciennes représentations de la « colonne céleste», nom donné aussi à l’Irminsul, a été trouvée sur un coffret à bijou en ivoire dans la tombe du roi égyptien Tout-Ankh-Amon (vers 1350 Av. J.-C.). Il s’agit d’une sorte de carte géographique de l’univers connu en ce temps-là. Tout en haut, dans le Nord, aux extrémités du monde, se tient la colonne céleste. C’est là que vivent les Hannebu, ainsi que les Egyptiens appellent les peuples des mers du Nord, et dont la caractéristique est l’Irminsul.

Selon Wielant Hopfner, ces peuples se seraient aventurés en Méditerranée et auraient poussé vers l’Egypte au XIVe siècle avant J.-C., mais cette aventure se serait mal terminée. Ils auraient néanmoins apporté avec eux le symbole de l’Irminsul. C’est ainsi que les différents peuples du Sud en auraient fait la connaissance.

Les Assyriens croyaient que la colonne céleste se tenait sous l’étoile polaire, avec ses ramures saillantes pour soutenir le ciel. Même dans la Bible, on trouve aux chapitres 25-26 du Livre de Job un hymne à la toute-puissance de Dieu où il est dit entre autre : "Il [Dieu] a tracé un cercle à la surface des eaux, aux confins de la lumière et des ténèbres. Les colonnes des deux sont ébranlées, frappées de stupeur quand il menace. » (26,10-11 ; La Sainte Bible, traduction française sous la direction de l’Ecole Biblique de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1955, p.782).

Imitant Sophus Bugge, l’auteur effectue des rapprochements, à notre avis téméraires, entre toponymes nordiques et toponymes gréco-latins pour situer la patrie des Hyperboréens près de l’Eider, dans le Schleswig-Holstein, ce qui ne peut être pris au sérieux (Cf. R. Simek, op.cit., article Histoire de la recherche, p. 170) :

II existe de très nombreuses représentations de la colonne céleste qui correspondent presque point pour point aux copies qu’en ont emportées avec eux les peuples des mers du Nord quand ils sont partis vers le Sud en franchissant la Méditerranée voici plus de 3000 ans. On en trouve par exemple sur les gravures rupestres de Scandinavie.

Parmi d’autres chercheurs, E. Jung et R. Haupt ont montré que les colonnes de Roland [36] du Moyen Age qui se trouvent sur de nombreuses places du marché en Allemagne du Nord, ont pour origine l’Irminsul. Tout comme chez les Philistins et chez les Germains, elles étaient aux temps païens des signes de souveraineté. On y tenait des tribunaux et on y prêtait serment.

Et l’auteur de terminer par une violente diatribe à rencontre des chrétiens qui ont massacré ces braves Saxons :

[Dans l’Irminsul], nous voyons non pas une idole, mais un signe de retrouvailles des anciennes et pour nous éternelles valeurs de nos ancêtres. Nous attestons ainsi que nous refusons et méprisons la croix qui n’est rien d’autre qu’un instrument de supplice, que nous refusons et méprisons cette effroyable religion qui sous ce signe a assassiné près de neuf millions d’êtres humains de notre espèce [pour ne pas dire « race » !] en tant qu’hérétiques, infidèles et païens. Ce crime unique dans l’histoire de l’humanité, nous ne l’oublierons jamais ! L’Eglise ne réussira pas une seconde fois à nous opprimer sous ce signe de mort Pour nombre d’entre nous, le signe de l’Irminsul est symbole de recouvrement non seulement de la liberté personnelle, mais encore et surtout de la liberté intellectuelle face à l’Eglise, avec laquelle nous ne voulons rien avoir affaire entre autres raisons, pour ne pas nous souiller, à cause de son histoire ruisselante de sang.

Irminsul était donc un arbre sacré. Mais quelles interprétations peut-on en faire ? Arbre du monde, axus mundi, symbole de l’univers etc. Tout a été dit sur le sujet et rien de bien nouveau ne peut être découvert. On pourra toujours s’évertuer à trouver des correspondances avec les autres arbres du monde des différentes cultures, à commencer par l’Yggdrasill des Scandinaves, résumé de la conception du monde des Germains du Nord, il n’en demeure pas moins vrai que l’arbre est symbole de vie par ses racines, son tronc et ses branches. Il relie la terre au ciel. Il est le pont naturel entre humanité et divinité.


Conclusion

Que Jan de Vries identifie Irmin au dieu Tyr et que Régis Boyer voie plutôt Heimdallr [37] ne change rien quant au fond :

Il est tout d’abord clair que l’Irminsul est le symbole du paganisme germanique aux yeux des Francs. La farouche résistance des Saxons à la christianisation signifie que l’Irminsul était devenue le signe de ralliement de tout un peuple contre le christianisme conquérant de Charlemagne.

Alors que l’Église a laissé une quantité impressionnante de vestiges païens subsister tant bien que mal à côté de son culte [38], l’Irminsul est détruite sans hésitation. On peut se demander pourquoi. C’est qu’il y avait sans doute une raison impérieuse, autre que celle, simpliste, du vainqueur soucieux d’affirmer sa supériorité militaire ou culturelle. C’est qu’il y avait incompatibilité totale entre un symbole phallique signifiant la divinisation du sexe, et la religion du Christ, laquelle, sans mépriser le sexe, loin de là, se refuse à en exhiber publiquement les manifestations pour les réserver à l’intimité dans le cadre du mariage (dont Dieu est l’auteur) et exprime avec force la maîtrise de l’homme régénéré par la grâce divine sur les passions humaines. Le paganisme évoluait dans un environnement de nature, le christianisme évolue dans une tension dialectique entre nature et surnature. Fécondité et fertilité, liées aux cultes phalliques anciens et à la tonalité chthonienne de la troisième fonction dumézilienne, trouveront cependant un exutoire approprié dans les rogations pour les semailles et les moissons. La foi en la vie, exprimée de façon exubérante dans le culte vitaliste d’Irminsul ou de Cybèle, se trouve donc élevée au niveau surnaturel et mise au service du renouvellement intérieur qu’opéré le Christ dans la personne humaine. Le motif principal de l’éradication de l’Irminsul est avant tout religieux : il tient à la vision de l’homme et du monde radicalement nouvelle, originale, globale et enthousiasmante qu’apporté le christianisme par rapport aux vieux cultes naturels pansexualistes.


Bibliographie


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Yggdrasill. La Religion des Anciens Scandinaves, Paris, 1992, pp. 17,45,194,207 et 211,

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Lexikon der germanischen Mythologie, Stuttgart, 1984, pp .210-211. Cf. aussi les articles: « Jörmungandr », « Jörmungrundr » et «Jörmunr», p.217. 1996 Traduction française par P. Guelpa : Dictionnaire de la mythologie germano-Scandinave, Paris, Le Porte-Glaive, tome I, article «Irminsul», pp. 197-198. + articles «Jörmungandr», « Jörmungrundr » et « Jörmunr » pp.203-204.


Notes


[1] Citation du Meyers Enzyklopädisches Lexikon in 25 Bänden, Bibliographisches Institut Mannheim/Wien/Zürich, 1974, volume    12 : « Irminsul, Heiligtum der heidnischen Sachsen; auf dem Feldzug Karls des Großen gegen die Sachsen 772 nach der Einnahme von Eresburg zerstört. Die I. batte die Form eutes säulenähnlichen Holzstanunes und stellte wohl die Weltsäule dar, die das Himmelsgewölbe tragt. 

Literatur : HAMMERBACHER, H. W., I. und Lebensbaum, Heusenstamm 1973.— SCHOPPE, K., Die I., Forschung über ihren Standort, Paderborn 1947. » Cf. également TORSTEN C., Die Sachsen des frühen Mittelalters, Stuttgart, Theiss, 1998, pp. 135-136 [traduction de l’auteur] : « Dès la première année de la guerre, l’armée franque partie de Worms conquit la forteresse d’Eresburg située sur le cours supérieur de la Diemel et y laissa une garnison permanente. En poussant plus loin, c’est l'Irminsul, colonne cultuelle vénérée partout à la ronde, qui fut détruite, ce qui eut certainement un effet dévastateur. » 

Cf. également : SIMEK, R., Lexikon der germanischen Mythologie, Stuttgart, 1984, pp.210-211. Traduction française de P. Guelpa, Dictionnaire de la mythologie germano-Scandinave, Paris, Le Porte-Glaive, 1996, tome I, pp.197-198. Cf. Rodolphe de Fulda (IXe siècle), qui dans sa Translatio Alexandri parle d’un arbre, Irminsul, universalis columna quasi sustinens omnia et Widukind de Corvey (vers 967), Res Gestae Saxonicae.

[2] Cf. DÖBLER, H., Die Germanen, Légende und Wirklichkeit von A-Z, Gütersloh/Berlin/Munich/Vienne, 1975, p.238.

[3] Cf. CAPELLE, T., « Zur Kontinuität der Sachsen von den Anfängen bis zur Karolingerzeit. », in Studien zur Sachsenforschung, 12, pp.75 – 81, Oldenburg, 1999,   et Manfred   Rech,   Chauken   und   Sachsen   in   der   schriftlichen Oberlieferung,   in Dieter Bischop, Siedler, Söldner und Piraten – Chauken und Sachsen im Bremer Raum, Bremer Archäologische Blätter, Beiheft 2/2000, pp. 119 -134, Der Landesarchäologe, Bremen, 2000.

[4]  VRIES, J. de, « Sur certains glissements fonctionnels de divinités dans la religion germanique »,   in : Hommage à Georges Dumézil, Tijdschrift voor Nederlandse Taal en Letterkunde, Bruxelles, 1960, pp. 83-95 p.91

[5] Cf. VRIES, J. de, op.cit., pp.90 – 92. De nombreux chercheurs pensent que les mot   Saxons   et   Saxnotas   (« compagnons de l’épée ») désignaient probablement à l’origine une association cultuelle de guerriers (Albert Genrich, « Der Name der Sachsen – Mythos und Realität. » In: Studien zur Sachsenforschung 7,pp.131-144, Verlag August Lax, Hildesheim, 1991.   Et: Manfred Rech, « Chauken und Sachsen in der schriftlichen Überlieferung. » In: Dieter Bischop, Siedler, Söldner und PiratenChauken und Sachsen im Bremer Raum, Bremer Archäologische Blätter, Beiheft 2/200, pp. 119 – 134, Der Landesarchäologe, Brème, 2000) dont le nom vient du mot vieux-saxon saks, qui désigne une épée courte et à un seul tranchant, arme fort répandue chez les Saxons. Ce nom « prestigieux et harmonieux » (Horst W. Böhme, »Sächsische Söldner im römischen Heer » In: Mamoun Fansa, (Ed.): Ûber allen Fronten – Nordwestdeutschland zwischen Augustus und Karl dem Grossen, Ârchäologische Mitteilungen aus Nordwestdeutschland, Beiheft 26, pp.49 – 73, Oldenburg, 1999) est passé ensuite au peuple entier, de sorte que le nom des Chauques a disparu au IIIe siècle Ap. J.-C. (Torsten Capelle, Die Sachsen des frithen Mittelalters, Stuttgart, 1998). Depuis cette époque, le territoire compris entre le cours inférieur de l’Elbe et la Weser est incontestablement saxon.

[6] En effet, le correspondant philologique exact en norrois (vieil-islandais) est jörmungandr, nom du Léviatahan nordique, énorme serpent de mer qui se love autour des terres habitées dans la Völuspâ (« Prédiction de la Voyante »), célèbre poème de l’Edda et dans la Gylfaginning (« Fascination de Gylfi »), première partie de l’Edda en prose de Snorri Sturluson (XIIIe siècle). Cf. Heinz Lowe, « Die Irminsul und die Religion der Sachsen », in Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, vol.  5 (1941-42), pp.1-22, qui s’appuie sur le témoignage de Rodolphe de Fulda cité supra, p.8.  H. Löwe cite également (p. 14) Jakob Grimm, qui dans sa Deutsche Mythologie, nous assure que l’expression Irmingot désignait le dieu suprême (Wotan/Odin). Il cite aussi (p. 15) Widukind de Corvey, selon lequel Irmin n’était qu’un « surnom d’Odin, qui était apparu déjà à une époque ancienne comme dieu de la guerre et qui a donc été appelé Mars par Widukind. »

[7] Cf p.92 de son article cité supra.

[8]  Gesta Hammaburgensis IV, scholie 138, cité par Régis Boyer, Yggdrasill. La Religion des Anciens Scandinaves, Paris, 1992, p.21 1.

[9] Cf. BOYER, R, op.cit. , p.21 1.

[10] Cf. KRAUSE, W., qui note que « certains savants pensent qu’Yggdrasill, l’Arbre du Monde, n’était pas à l’origine un frêne, mais un if. » (Les runes ou l’écriture des vikings ou des anciens Germains, Paris, 1995, p.37 (§ 17). Edition allemande : Runen, Berlin, 1970, § 17.

[11] Gesta Hammaburgensis Ecclesiae Pontificum IV, scholie 138.

[12] Cf. DÖBLER, H., op.cit., p.83.

[13] SIMEK, R, op.cit., p.74.

[14] Ibidem.

[15] Un cinquième endroit pourrait convenir à l’emplacement de l’Irminsul : la forteresse de Hohensyburg en Rhénanie du Nord-Westphalie (à environ 10 km au nord-est de Hagen, dans la Ruhr), mais ni l’archéologie, ni les sources écrites ne l’attestent en aucune manière. Cf. site internet : http://www.geschichte.fb15.uni-dortmund.de/syburg/rezeption.htm

[16] Source internet : robert.berhorst@erziehung.uni-giessen.de

[17] II existe un château-fort qui servait de refuge aux Saxons à Iburg et l’on dit que c’est là que se serait trouvée l’Irminsul. Après sa destruction par Charlemagne en 772, on y aurait érigé une petite église dédiée à Saint-Pierre, église de l’archidiacre depuis 1231. 

Source internet : http://www.burgenwelt.de/iburg/gei.htm

[18] L’Irminsul aurait été située dans la forteresse d’Erisburg (ou : Eresburg) près d’Obermarsberg. Mais d’autres sources [l’auteur ne précise pas lesquelles] supposent qu’elle était située dans la forteresse celtique d’Iburg près de Bad Driburg.

[19] Sur l’un des rochers des Externsteine près de Horn, la scène du bas-relief qui représente une Descente de Croix est sans doute la plus ancienne sur le sol allemand. On y voit la victoire remportée par le Christ crucifié sur l’ancienne religion. En effet, l’Irminsul (ou frêne cosmique) s’incline devant le Christ. Une copie de cette œuvre se trouve en grandeur originale dans l’ancien couvent de Dahlheim près de Lichtenau, non loin de Paderborn.

La datation de ce bas-relief fait l’objet de deux interprétations différentes : Il y a ceux qui pensent qu’il date de 1130 et ceux qui le voient créé dans la foulée de la conquête franque, au début du VIlle siècle, justifiant ainsi l’éradication du paganisme et la destruction de l’Irminsul ainsi que de toutes ses imitations éventuelles sur le sol des Germains.

[20] Cf. Die Irminsul am Extemstein, site internet : http://www.hohewarte.de/MuM/Jahr2000/IrminsulOOO1.html

[21]  Cf. Corvey und die Externsteine, Stuttgart, 1982. – 22  Cf. Wolf-Dieter Schröppe, site internet cité supra.

[23] Cf. Walther Matthes, Das Relief an den Externsteinen, Ostfildern, 1997.

[24] Op.cit.

[25] LÖWE, H., op.cit. p.l.

[26] Site internet : httpp://members.fortunecity.de/odinsrunen/hSymbole2.htm - Titre allemand de l’article : Die Irminsul. Nous tenons à préciser que nous avons certes utilisé des sources parfois sujettes à caution, mais que nous ne partageons pas nécessairement certains jugements sommaires et injustes sur le christianisme.

[27] Op.cit., traduction française, p.91.

[28] Völsathattr : « Dit du Völsi » ; ce dernier, un pénis de cheval, est censé passer de main en main lors d’une réunion païenne dans une ferme reculée du Troendelag en Norvège, chacun étant invité à dire une incantation. Assistant à cette scène, le roi Olafur Haraldsson, rempli d’un grand zèle pour la foi du Christ, interdit séance tenante ces pratiques superstitieuses.

[29] SIMEK,R., op.cit., p. 122.

[30] Source Internet :  http://www.myway.de/secretlab/dturb330.htm 

[31] Nous ne sommes pas du tout d’accord avec ce rapprochement indu. En effet, si rapprochement il faut faire, c’est entre Ymir et ymis (en islandais moderne : « divers, tantôt l’un, tantôt l’autre » ; cf. Islensk ordabôk handa skolum og almenningi, de Ami Bödvarsson, Reykjavik, Bôkaûtgâfa MenningarsjôSs, 1976, p.811), en vertu de la congruence sémantique, car Ymir est l’hermaphrodite primitif de la mythologie nordique. Il est donc ambivalent sexuellement. Mais nous nous heurtons sans cesse à ce genre d’approximations, typiques du « bricolage » (quand ce n’est pas « racolage ») auquel se livrent quantité de sites néo-païens (parfois même « néo-nazis »).

[32] Par exemple, sur la place du marché de Wildeshausen (petite ville entre Cloppenburg et Brême et mentionnée dans des documents dès 1281), d’après d’anciennes traditions, se tenait une Irminsul à la place de la fontaine. Cette Irminsul était une statue qui mesurait plus de 16 mètres de hauteur et qui représentait un guerrier en armure et casqué. Il tenait un épieu dans la main droite et une balance dans la main gauche. Son casque était orné d’un coq (symbole de vigilance). Selon la tradition, l’Irminsul fut détruite après l’introduction du christianisme. 

Source internet : http://www.ni.schule.de/~pohl/whs/marktpl.htm © Wolfgang Pohl, 2000

[33] Site internet : http://www.rushholy.pair.com : Nordische Mythologie von Igor Warneck : Der Gott.

[34]  Cf. Le dictionnaire étymologique allemand Der grosse Duden, volume 7 : Herkunftswörterbuch.    Die Etymologie der deutschen Sprache, Mannheim/Vienne/Zurich, 1963, p. 109, article Dienstag, et Rudolf Simek, Dictionnaire de la Mythologie Germano-Scandinave, op. cit., articles Mardi, Tiw, Tiwaz, Tyr, Ziu, Noms des jours de la semaine).

[35] Source : site internet : http://www.nordzeit : Irminsul, par Wielant Hopfher.

[36] Du site internet : http://www.rewi.hu-berlin.de/FHI/99_09/ptsch.htm lequel est entretenu par l’équipe FHI (il s’agit de la Humboldt-Universität de Berlin), en date du 27 septembre 1999 : « Jacob Grimm [Jacob Grimm, Irmenstrasze und Irmensäule. Eine mythologische Abhandlung, Vienne, 1815 ; également in Kleinere Schriften 8 (1890), p.492 s. ] pensait que les nombreuses statues de Roland qu’on trouve en Allemagne du Nord sont les successeurs de Irminsul, principal sanctuaire des Saxons. Tout d’abord, l’une des premières attestations de l’existence de l’Irminsul et de sa vénération figure à l’année 772 dans les annales regni francorum, les annales du royaume des Francs (Die Reichsannalen, in Quellen zu karolingischen Reichsgeschichte, 1. Teil, bearbeitet von ReinholdRau (= Freiherr vom Stein-Gedächtnisausgabe Bd. 5), Darmstadt 1955, pp.1-156, ici p.27) : 772. A cette époque, le doux roi Charles tint une assemblée à Worms et se rendit de là pour la première fois en Saxe, conquit l’Eresburg, parvint jusqu’à l’Ermensul (terme latin pour Irminsul), détruisit ce sanctuaire et emporta l’or et l’argent qu’il y trouva. Comme la première partie des annales a été rédigée entre 788 et 793 par un inconnu très probablement qui a utilisé des annales plus anciennes (Grimm, op.cit. p.3. Jacob Grimm ne connaissait comme plus ancienne mention de l’Irminsul que le témoignage du moine Rudolf de Fulda qui date du milieu du IXe siècle, cf. Grimm, op. cit.) , nous pouvons en conclure qu’il s’agit d’une source contemporaine. Plus tard, en 938, le roi Othon enferma son fils rebelle dans l’Erisburg, nous dit Thietmar de Merseburg (Thietmar von Merseburg, Chronique traduite par Werner Trillmich [= Freiherr vom Stein-Gedächtnisausgabe, tome 9], Darmstadt, 1957, 6e éd., p.37). Les troupes du roi forcèrent le jeune homme épuisé par le combat à entrer dans l’église Saint-Pierre, où les Anciens avaient jadis vénéré l’Irminsul. L’Irminsul passe pour le sanctuaire païen des Angrivariens et elle est décrite ailleurs comme une colonne sculptée dans un tronc d’arbre. Dans son commentaire des Sources historiques de l’archevêché et de la ville de Brême (J.M. Lappenberg éditeur. Brême, 1841 : «Grimms Besprech» in Jahrbücher f. wiss. Kritik 1841, n08 101-102, pp.801-811, cités ici d’après Jacob Grimm, Kleinere Schriften 5 (1889), p.323 s.), Jacob Grimm s’intéresse au passage de la Chronique où est décrite l’autorisation donnée par le roi Heinrich à la ville de Brême de faire mettre un écu devant Roland. Cette mention pour l’année 1111 est considérée ajuste titre par Grimm comme un faux. Au sujet des statues de Roland, il note à cet endroit : « Leur seule référence au droit de marché ou à l’exercice de la justice ne suffit pas ; la coutume du peuple saxon d’ériger de telles colonnes doit avoir une origine très ancienne qui s’enracine dans le paganisme. L’appellation de colonnes de Roland est venue plus tard, guère avant le XIIe ou le XIIIe siècle. Chez une tribu qui jadis était habituée à Irminsul, l’attachement aux colonnes de Roland se comprend sans peine. » Grimm, op.cit., p.325) ».

[37] R. Boyer, op.cit., p.211.

[38]  Par exemple, les noms des dieux païens dans les noms des jours de la semaine chez la plupart des peuples germaniques. Le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi ont conservé en Angleterre, aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède et en Norvège leurs noms d’origine. Seule l’Islande fait exception, car un évêque a un jour décidé que ces noms rappelaient trop le paganisme. Du coup, nous avons en islandais pour le mercredi : « jour du milieu de la semaine»     (midvikudagur,     allemand    Mittwoch)  face au danois-norvégien/suédois : Oensdag/ônsdag). De même, le mardi se dit en islandais «troisième jour» (thridjudagur). Cf.  P.  GUELPA, P., Dieux et mythes nordiques,   Lille,   1998,   pp. 70-71.   En  principe,   l’Eglise   catholique   ne supprimait pas, elle remplaçait, sauf nécessité extrême. Notons que les grands mythographes que sont l’Islandais Snorri Sturluson (1179-1241) et le Danois Saxo Grammaticus (environ 1150-1220), à qui nous sommes redevables de l’essentiel de nos connaissances en mythologie nordique, sont des chrétiens, le premier laïc, le second clerc.


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