CHEVILLON Apollonius de Tyane


Apollonius de Tyane


APOLLONIUS DE TYANE 


Constant Chevillon


Article paru dans la revue Les Annales Initiatiques - N° 68 - 1937


M. Mario Meunier vient de publier, chez Grasset, une vie d'Apollonius, le philosophe pythagoricien du Ier siècle de l'ère chrétienne. Brillant humaniste, érudit sans sécheresse, l'auteur manie la langue française en maître incontesté. Son livre captive l'imagination et l'intelligence depuis la première ligne de l'avant-propos, jusqu'au point final. Certes le sujet est passionnant, non seulement pour les occultistes, adeptes du mystère, admirateurs et héritiers des antiques traditions, mais aussi pour les penseurs attirés, nombreux encore, malgré les soucis du moment, par les grands problèmes de l'éternelle philosophie. Cependant il a fallu, avouons-le sans réticence, toute la magie des phrases de M. Mario Meunier, toute la vie intense projetée dans son livre, l'unité essentielle et sans défaillance imprimée sur la figure du Sage, pour ressusciter parmi le grand publie sa silhouette bien oubliée, malgré les essais de canonisation ou d'anathème tentés au cours des siècles écoulés. 

Nous ne voulons pas analyser, ni même résumer l'oeuvre de M. Mario Meunier. Chacun peut lire l'original avec joie et profit. Contentons-nous d'une simple incursion en ces pages qu'animent la pensée de Pythagore et de Socrate, comme aussi la poésie de Virgile et de Théocrite. 

Apollonius naquit en Cappadoce, dans l'opulente cité de Tyane. Il appartenait à l'une des premières familles de la ville et son éducation fut digne de sa fortune. Le jeune homme. singulièrement doué, s'intéressa Surtout à la philosophie et s'attacha, dès sa seizième année, aux doctrines du divin Pythagore. Il rejeta donc de sa vie tout l'appareil extérieur de sa haute situation pour suivre, jusque dans le moindre détail, la voie ouverte par le Maître de Samos. A la fin de ses études. après avoir distribué aux siens les biens hérités de son Hère, il s'astreignit, pendant cinq ans. au silence absolu. Il se vêtit de lin, se chaussa d'écorce, laissa croître ses cheveux et sa barbe. et s'imposa une nourriture exclusivement végétale. Désireux de devenir « le Sage de -toutes les Sagesses » il entreprit alors le périple de la philosophie. 

A Babylone, il sonde la science des mages du temple de Bel ; dans les Indes il consulte les sages brahmanistes et s'assimile leurs connaissances. Revenu sur ses pas, il évangélise, si l'on peut s'exprimer ainsi, Antioche, Ephèse, les villes ioniennes. Reprenant son bâton de pèlerin il jette un coup d'oeil sur la Troade et rencontre l'ombre d'Achille, puis vient. prier aux pieds de l'Acropole, visiter Eleusis la cité de Déméter et de Perséphone et la Sainte Olympie où trône le Zeus de Phidias. Il s'embarque pour l'Egvpte, s'enfonce en Ethiopie pour discuter avec les Gymnosophistes. Et, c'est la Crète, patrie de Minos, Rome où Néron signe des arrêts de mort en jouant de la cithare. L'Ibérie et Gadès l'attirent à leur tour ; il y déchiffre l'inscription des colonnes d'Héraclès, plantées face à l'Atlantide engloutie. De nouveau, c'est la Grèce, l'Archipel et encore l'Ionie. Accusé de conspirer contre Domitien au profit de Nerva, il revient à Rome se constituer prisonnier. On l'enchaîne, on le juge ; mais l'empereur despote, interdit par sa sublime sagesse l'acquitte et Apollonius disparaît, par un prodige inouï, pour aller retrouver ses disciples, à Pouzzoles. 

Il revient alors mourir en terre grecque, à l'âge de cent ans, dit-on. Sa mort fut merveilleuse comme sa vie. Mu-sieurs versions nous sont parvenues. Selon les uns, il mourut à Ephèse ; selon d'autres c'est à Rhodes qu'il disparaît soudain, en entrant dans le temple de Minerve. D'après la version crétoise, il voulut une nuit aller prier Artémis en son temple. Arrêté comme un voleur et mis aux fers, il se délivre et, après avoir annoncé aux prêtres sa libération. il se dirige vers les portes du temple. Celles-ci s'ouvrent d'elles-mêmes. se referment après son passage et, l'on entend un choeur céleste : « Quitte la terre, prends la route du ciel et délaisse les hommes pour monter vers les dieux. » Jamais plus on ne revit Apollonius. 

Telle fut la vie du Sage Tyanéen. Combien de miracles il sema sur sa route, combien de sentences et d'apologues, frappés au coin de la pure sagesse, il jeta dans l'esprit de ses innombrables auditeurs, il serait fastidieux de le conter. Certains auteurs ont vu, chez lui, un peu de magie et beaucoup de charlatanisme. Fut-il vraiment un thaumaturge ? Toute l'antiquité J'a dit et l'a cru. Les Pères de l'Eglise eux-mêmes, en qualifiant de sataniques, les miracles attribués au mage, ont ainsi reconnu la véracité de certains prodiges mis à son actif. Des critiques, aujourd'hui, accolent à sa pensée l'épithète de vérité éculée ; sans doute elle est trop simple à leur gré ou trop profonde pour leur petite intelligence. Laissons dans l'ombre sa philosophie, sa morale et sa mystique ; elles ne sont point si sottes, car elle portent l'empreinte irrécusable du génie grec, et voyons sa politique. Son discours aux Smyrniotes est-il si décousu et irrationnel ? La diversité des idées, dit-il, doit s'harmoniser au sein d'une cité, comme s'y harmonise la diversité des métiers. Vérité éculée ? Soit, cependant nous ferions bien de la méditer et de la mettre en pratique. Evidemment, ce n'est point la dictature ou la lutte inexpiable des classes, c'est la vraie liberté, la discorde concordante pour le bien de la communauté. Lisez son allocution à Vespasien sur l'art de régner et, vous en conviendrez, si nous avions un « turannos » imbu de ces principes, nous économiserions, sans aucun doute. dans la paix sociale, un certain nombre de rouages législatifs et judiciaires fort coûteux et mauvais à notre époque. 

Toutefois, faut-il placer Apollonius, sinon parmi les dieux, qui ont perdu, de nos jours, beaucoup de leur crédit, du moins parmi les saints et les grands penseurs? Une certaine réticence est nécessaire. Philostrate, en effet, a romancé sa vie et en a fait une espèce de légende dorée du paganisme l'agonie. M. Marin Meunier s'est efforcé de discriminer la légende basée sur des faits réels et celle issue de l'imagination populaire. Mais. même ramenée à de justes proportions, la personnalité du philosophe comporte encore certaines faiblesses. 

Il s'essaye en maintes occasions à la maïeutique de Socrate, il y parvient médiocrement. Est-ce impuissance de sa propre dialertimie on faute du narrateur primitif ? Il apparaît souvent plus stoïcien que pythagoricien et affiche sa frugalité et son désintéressement avec une complaisance peut-être naïve, peut-être orgueilleuse. Sa prière : «Daignez ô Dieu; ne m'accorder que peu et faites que je n'aies désir de rien ni besoin de personne », n'est-elle pas un peu ostentatoire pour un sage ? Au moment d'aller braver Domitien, il dit à son ami Démétrius : « Quant à moi j'ai appris plus de choses que la plupart des hommes, mais je garde ma science pour les dieux, les initiés et les sages... » C'est exact sans doute, mais le véritable sage dira toujours : «Ma science consiste surtout à sonder mon ignorance et ma faiblesse ». La querelle courtoise avec les gymnosophistes l'indique avec évidence, il n'a pas compris le splendide symbolisme de la religion Egyptienne, il s'en est tenu à la lettre morte du sentiment démotique. Il faut le reconnaître. du reste, ses interlocuteurs n'ont pas l'envergure des maîtres de Pythagore ou de Solon et cet épisode paraît être, de fait, une simple opposition, entre les Sagesses hindoue et grecque et la science égyptienne abâtardie par les successeurs d'Alexandre et la conquête romaine. 

Tout ceci doit-il être imputé à Apollonius, ou faut-11 en incriminer ses antiques historiens incapables de planer sur les hauteurs où il atteignit. Le problème, est insoluble. Par contre. une chose bien visible dans le récit de Philostrate, c'est l'influence des écrits évangéliques. Certains auteurs l'ont niée, mais d'autres l'ont admise et ont considéré le mage comme le singe du Christ. Certes, la personnalité du Tyanéen n'est pour rien dans cette assimilation péjorative et le souci constant. d'écarter toute allusion au christianisme laisse au contraire supposer, chez les narrateurs, une certaine préméditation. Pourquoi Apollonius « le Sage de toutes les Sagesses » n'a-t-il jamais entendu parler de Jésus de Nazareth ? Antioche. Ephèse, les villes de l'Ionie ont reçu le Message, l'Acropole retentit aux. accents de Paul de Tarse, les geôles de Néron regorgent de chrétiens. Il passe sans apercevoir cette vague de fond qui déferle sur l'humanité, sans pressentir lui, le champion des libertés, qu'il côtoie, à chaque pas, la doctrine émancipatrice par excellence. Rien d'aussi extraordinaire ne peut se concevoir. 

Mais, penchons-nous sur sa vie, de la naissance à la mort. Protée vient annoncer à sa mère la naissance du .Dieu, comme Gabriel le. fit à Marie. Il ne naît pas clans une étable, les sages, en Grèce. sont aristocrates, mais le choeur des cygnes préside à la délivrance instantanée de sa mère, comme les anges à Bethléem. Jésus se retire au désert pendant quarante jours avant de prêcher le royaume de Dieu, Apollonius s'enferme cinq années dans le silence. L'épreuve du silence, nous le savons est pythagoricienne, mais le rapprochement s'impose. Les miracles attribués au thaumaturge païen semblent parfois copiés textuellement dans les textes apostoliques. Jésus ressuscite le fils de la veuve de Naïm, Apollonius la jeune romaine. Le Christ délivre les possédés et ceux-ci, souvent l'invectivent, ainsi fait le mage pour le jeune Corcyréen et pour Ménippe, la proie choisie par l'empuse de Corinthe. Apollonius lit dans l'âme de ses auditeurs, ainsi Jésus dans l'âme des Pharisiens et de la Samaritaine. Il disparaît du tribunal de Domitien comme Jésus lorsque la foule voulut le précipiter du haut des roches de Nazareth. Le Tyanéen avait, préalablement, promis à ses disciples de 
les rejoindre à Pouzzoles, il y vient d'une manière mystérieuse, faisant en, quelques heures trois jours de marche. Le Christ au matin de la résurrection ne prévint-il pas les apôtres de sa venue sur les bords du lac de Tibériade ? Enfin la mort d'Apollonius est un pastiche bien pâle, comparée à l'ascension sur le mont des Oliviers. Monte vers les dieux, chantaient les voix célestes dans le temple d'Artémise, le Christ ressuscité était monté s'asseoir à la droite du Père. 

On pourrait multiplier les exemples, ceux-ci suffisent. Pareilles concordances, multipliées presque à l'excès, sont-elles effets du pur hasard ? On ne peut le croire en toute quiétude. Julia Domna, c'est probable, et Philostrate dans leur désir d'assurer le succès du syncrétisme religieux des Sévères, ont mis tout en oeuvre pour faire d'Apollonius le représentant qualifié de leur idéal et l'ultime échelon de la sagesse préchristique. 

Quoi qu'il en soit, le mage de Tyane, personnage historique incontestable, philosophe remarquable, thaumaturge et voyant, apôtre de la liberté et de la fraternité, est une figure digne de concentrer l'attention, même à notre époque de réalisme utilitaire. Remercions M. Mario Meunier de nous avoir donné, dans son beau livre, un peu d'air, de lumière et de sérénité, au moment où le monde étouffe dans un chaos d'idées polychromes, enfantées par le déchaînement des appétits matériels. 






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